Anne Pitteloud


Vagabondages


Voltaire écrivait: «Le filoutage, le larcin, le vol, étant d'ordinaire le crime des pauvres, et les lois ayant été faites par les riches, ne croyez-vous pas que tous les gouvernements, qui sont entre les mains des riches, doivent commencer par essayer de détruire la mendicité au lieu de guetter les occasions de la livrer aux bourreaux?» C’était il y a à peu près 300 ans.

* * *

Il est planté au milieu de la petite place où les pigeons pullulent et il crie, fièrement. Dans son poing haut levé, il tient une laisse extensible et ses yeux noirs étincellent. Au bout, un petit chien au poil long garde la truffe au sol. Le gamin fait quelques pas et regarde l’animal trottiner, regarde autour de lui et lève encore sa main serrée sur la laisse pour mieux l’exhiber, il crie à nouveau, des mots cette fois, dans une langue inconnue. J’aperçois ma voisine près de la cabine téléphonique et je m’arrête auprès d’elle tandis que l’enfant se met à courir de façon joyeuse et désordonnée. Ses pieds qui frappent le sol font s’envoler les pigeons dans un bruit d’ailes lourdes. «C’est violet violent un pigeon, écrit Cingria que je viens de lire. C’est rose tendre cendré; c’est arsenical et adipeux dans une mendicité qui n’a pas de terme, ni aucun remerciement.» Les cheveux du garçon sont bien coupés autour des oreilles et sa peau mate évoque la fraîcheur lisse d’un abricot, en ce matin d’été. Des passants sourient, d’autres, indifférents, continuent leur chemin pressé et certains froncent les sourcils en voyant sur le banc des jupes larges et colorées, des foulards à fleurs sur des cheveux noirs, des sacs en plastique autour de pieds bruns chaussés de sandales au cuir usé.

«Tsss», siffle une dame qui promène une sorte de basset au museau aplati, en passant devant nous. Ma voisine ne bronche pas.

«C’est votre chien, là-bas?» lui demande la femme.

Elle acquiesce.

«Combien vous a-t-il demandé pour le promener?»

Ma voisine a l’air étonné.  «Il ne m’a rien demandé du tout.»

Une ombre suspicieuse aussitôt obscurcit le front de la femme. «Ces gens n’ont rien à faire ici», dit-elle en plissant les yeux.

Ma voisine hésite. «Vous voulez dire qu’on est trop bien pour eux?»

«Oui, répond l’autre, satisfaite d’avoir été comprise. Ils n’ont qu’à travailler! Et quel désordre, voyez ça! On ne se sent plus en sécurité…»

On regarde le gamin heureux balader le chien et ses six ans sous le soleil de juillet, sur la pelouse encore humide de rosée fraîche, sous le regard vif de sa mère. La femme hausse les épaules d’un air douloureux et s’éloigne.

Chaque matin, quand ma voisine promène son chien, l’enfant accourt vers elle puis fièrement fait le tour du square avec l’animal, me raconte-t-elle. «Sa mère non plus ne m’a jamais demandé d’argent, dit-elle encore. Seulement de lui acheter parfois du shampoing ou de la nourriture, parce qu’ils ont faim, parce qu’ils veulent être propres. Le petit est chaque matin tout frais lavé, je ne sais pas où il dort mais sans doute pas dans la rue. Sa mère m’a fait comprendre avec son mauvais français qu’en septembre, il retournera en Roumanie pour aller à l’école. L’autre soir, je suis intervenue car son mari la frappait, ici, sur ce banc. Il avait bu. Depuis, il m’évite.»

Ma voisine est à la retraite et porte elle aussi d’amples jupes, souvent noires ou même rouges. Elle parle avec tout le quartier, avec tout l’immeuble, et fait à présent un geste amical à la mère de l’enfant. Le petit nous rejoint et son sourire éclate. Il tend la laisse et la main de ma voisine enveloppe la sienne au moment du passage, douce caresse à moitié volontaire. Elle remercie, sourit, et reprend sa promenade, et moi mon chemin en pensant à ce qui dérange l’ordre public.

«Défense de marcher sur la pelouse. Défense de laisser les enfants jouer dans la cour. Défense de mettre des oiseaux et des fleurs aux fenêtres ou d’y suspendre du linge. Défense de laisser circuler les chiens librement. Défense de fumer. Défense de traverser. Colportage et mendicité interdits et passibles de l’amende.»

Ce qui signifie aussi: Défense d’être pauvre. Ou mieux: Défense d’être pauvre, visible et étranger. Ou encore: Défense de faire appel à la générosité d’autrui.

«Génie de la débrouille, génie de la vadrouille», je chantonne en flânant dans ma rue; est-il permis de flâner? Je me demande si le système D ne trahirait pas un amour de l’alphabet et de la déconstruction: la poésie comme triomphe sur les règles et les limites de la grammaire sociale.

J’arrive au marché perdue dans mes pensées, et mon pas se fait plus léger. Des musiciens jouent dans l’une des travées et il me semble soudain que le pouls de la rue bat en cadence, que la lumière est plus vive. Je me balade entre les stands de brocante et les étals de nourriture, sous les arbres chuchotants et les airs d’un accordéon rom miraculeusement joyeux et déchirant. Je me souviens de ce que m’avait dit un sâdhu rencontré en Inde - l’un de ces sages qui ont renoncé aux biens matériels: «Je ne peux manquer de rien puisque le monde est le reflet de ma conscience.» Envers lui la charité est un désir, un bon point dans la balance des karmas. Il est un prince dans le dénuement auquel on remet l’offrande et non l’aumône. Il ne remercie pas mais bénit. Il vaque et divague, l’esprit dans les volutes du cannabis qui ouvre sur le sacré, et travaille à ne pas agir afin de se libérer de la condition humaine. Les sâdhus sont des drogués paresseux et des saints, des poètes libres et insouciants qui prennent des chemins de traverse. La transgression des normes et l’intrépidité désinvolte font partie de leur art de vivre au présent – puisque tracer une voie spirituelle est aussi une aventure.

Une odeur de poulet grillé me tire de ma rêverie et me donne des envies; je me glisse dans la file d’attente qui bat le pavé devant une petite roulotte blanche. Avant moi, une poignée d’amis bavarde avec animation et quand la musique se tait, toutes les têtes se tournent. Deux flics sont en train de verbaliser les musiciens.

«Ça fait du bien quand ça s’arrête», dit le vendeur au milieu de ses fumées odorantes et grasses en tendant au client un lourd sachet blanc. 

L’homme approuve en empochant sa monnaie. «On donne deux francs et ils nous prennent la ville, appel d’air, des milliers d’entre eux déferleront dans nos rues et solliciteront notre assistance, ces paresseux n’ont rien à faire ici.»

Le petit groupe devant moi a bien essayé d’argumenter un peu. Mais il a fini par quitter la file d’attente, dépité, en se retournant quelques fois sur nous avec des visages fermés.

Je suis restée silencieuse. Est-ce qu’on punit les mendiants parce qu’ils nous renvoient l’image de l’une de nos terreurs profondes - celle de se retrouver pauvre, seul et à la rue? Vite, effacer cette image de nos villes, effacer cette possibilité de nos vies! Rayer cette femme agenouillée devant la banque alors qu’on retire 100 francs avec un carré de plastique, biffer cette autre courbée à la sortie du supermarché à laquelle on ne donnera rien non plus parce qu’on a les mains occupées à porter nos sacs lourds de victuailles et qu’on est pressés. On travaille, nous.

Le client est parti lui aussi. J’hésite à faire de même. C’est au tour d’une vieille femme à présent, toute menue, que personne n’avait remarquée au milieu de la petite foule soudain éparpillée. Le foulard rouge noué sur ses cheveux aux mèches grisonnantes, des mitaines sur ses mains sèches, des yeux vifs entourés de rides étoilées qui rient dans son visage. Elle désigne une barquette de pommes de terres rissolées et tend sa paume ouverte dans laquelle reposent trois francs.

«C’est quatre francs, madame, je ne peux pas vous servir», déclare le vendeur avec une sorte de triomphe.

Je sens la colère se réveiller en moi mais n’ose toujours rien dire. La vieille femme ne comprend pas tout de suite et attend la main tendue, une ébauche de sourire aux lèvres. Qu’aurait fait ma voisine? Le marchand hausse la voix en essuyant ses mains sur son tablier blanc, qui laissent dix traces d’un brun chaud et délavé. «Allez ouste, il fait un mouvement de la main, pssst, loin!» Le geste et la menace dans la voix font se recroqueviller le poing, se rétracter le bras et la petite silhouette s’amenuise tout entière avant de glisser de côté.

J’ai demandé au vendeur deux poulets, avec deux barquettes de patates, ainsi qu’une troisième supplémentaire remplie à déborder que je paierai le prix qu’il faudra, je lui dit en le regardant bien droit dans les yeux. Il m’a servie d’un air narquois.

Depuis, chaque fois que je passe devant son kiosque, j’entends sa voix forte et moqueuse. «Ah, voilà la généreuse! On veut toujours sauver le monde?» Et il éclate de rire. J’ai en tête les images des tsiganes de mes livres d’enfance, celles qui me faisaient rêver, diseuses de bonne aventure, liseuses de marc de café, de lignes dans la main, de boules de cristal, tireuses de cartes un perroquet sur l’épaule. Je lui jetterais bien un sort.







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