Littérature en cas de crise
Literatur im Krisenfall

Literaturtage Solothurn, 16. Mai 2015, 17h im Landhaussaal

Ausgangspunkt jeder Literatur sind Konflikte. Wären Menschen eins mit sich und der Welt, hätten sie vielleicht nie zu erzählen begonnen. Doch selten führt die Erzählung über den Konflikt hinaus oder vermag ihn gar zu lösen. Was leistet die Literatur im Krisenfall?

  

Acht Autorinnen und Autoren deutscher oder französischer Sprache wurden eingeladen, mit literarischen Mitteln einen «Vorstoss» zu formulieren, der sich auf einen politischen Konflikt bezieht.

Im Gespräch mit Cédric Wermuth, Nationalrat und Co-Präsident der SP Aargau, und unter der Leitung von Corina Caduff diskutierten die Autorinnen und Autoren im vollen Landhaussaal über die Möglichkeit, politische Konflikte mit den Mitteln der Literatur erfassbar, mitteilbar, gestaltbar zu machen.

Eingeladen haben Adi Blum und Guy Krneta, Vorstandsmitglieder von «Kunst+Politik».
Une coopération avec les Journées Littéraires de Soleure.


-> Revue de presse à propos de cette action
 


Jérôme Meizoz

Paix et prospérité !


«Donateurs, associés, comptables et financiers, à votre santé !», proclamaient les banderoles tendues dans l’immense salle des Fêtes, placée sous la protection d’une armée d’hôtesses en tailleur qui avaient déjà servi au Salon de l’Auto. Pour le gala annuel donné par l’Entrepreneur à ses affidés, ses promoteurs et ses obligés, 7000 couverts avaient été dressés.
Tandis qu’on remplissait les verres, parvenaient des cuisines d’apaisantes odeurs de cochonnaille, et l’Entrepreneur-empereur ouvrait ainsi les festivités :

«Mesdames et messieurs, comptables et financiers, amis et ennemis, chers frères et sœurs,
Mon père a travaillé toute sa vie, il a créé sa petite entreprise, il s’est endetté, a lancé des produits, puis il s’est agrandi. Il avait une petite voiture, il en acheta une grande. Il fit venir des travailleurs étrangers très légèrement payés ; et si l’un d’eux râlait, hop, papa le renvoyait là d’où il venait. C’est à son coup de pied au cul qu’on reconnaît l’entrepreneur avisé, le leader créatif dont a besoin la société !
Quand j’y pense, papa, toi qui aimais tant la vie, tu as fini par te tuer au travail…
Comme j’aimerais être ton digne successeur, toi qui a âprement négocié tes marges et géré tes caisses noires ; toi qui a multiplié, de tes mains sales, l’argent qui m’a permis d’avoir l’air propre. Père, je ferai fructifier les talents que tu m’as reversés. Quand tu me manques, je me console en sussurant ta devise : “L’avenir appartient à ceux qui ont des ouvriers qui se lèvent tôt !”
Ce soir devant vous tous, je veux te remercier : papa, papounet, mon sacré paternel, même si tu étais buté comme une pierre et rude en affaires, c’est toi qui m’as tout appris, papa, papinet, les coulisses des bénéfices et l’art sagace de dissimuler les liasses. Car cet argent durement gagné, à la sueur de tes ouvriers nourris-logés dans d’anciens baraquements de chantier, cet argent, papa, l’Etat veut encore-toujours nous le ponctionner. A chaque feuille d’impôt j’enrage ; fiduciaires et banques j’engage, pour dispatcher mes comptes secrets, effacer ma traçabilité. La nuit je rêve de paradis fiscaux, d’îles vierges peuplées de bons notaires et de filles légères.
Oui, Mesdames et Messieurs, comptables et financiers, amis et ennemis, chers frères et sœurs, nous payons trop d’impôts ! L’Etat nous mange la laine sur le dos, il nous pompe le sang, nous suce la moelle, sous prétexte de transports publics, d’écoles et d’hôpitaux, qui ne nous servent à rien, puisque nos chers garçons, nos sacrés fripons, c’est dans le privé que nous les expédions ! Et nos malades dans des hôtels-cliniques interdits au public.
Le fisc nous harcèle, c’est un fait ! Mais ce soir, en finançant mon gala, ce sont 300 francs que vous placez au bon endroit. Votre argent ne sera pas mangé par une armée de fonctionnaires et, suprême cadeau, vous pourrez déduire ce banquet de vos impôts !
Du pain et des jeux, et que la plèbe nous foute la paix ! J’ai dit !»

Le discours achevé, tous se ruèrent sur les assiettes ; on n’entendait plus que le doux bruit du lard tranché et des verres qui s’entrechoquaient ; on trinquait aux dessous-de-table et aux retours d’ascenseur.

Sous les projecteurs, s’avancèrent soudain une danseuse demi-nue, un ex-conseiller fédéral vêtu en chevalier et un vigneron à peine sorti de prison. Ravis, épanouis, les politiciens papotaient, les comptables croassaient et multipliaient… En paix, tous ils s’empiffraient.
C’est alors que surgit le conseiller personnel de l’Empereur, un moustachu maigre et dégingandé, déguisé en curé. Devant son bienfaiteur attendri, il s’exprima ainsi :

«Sans vouloir gâcher la soirée, je ne peux me taire plus longtemps ! Ô grand César, tu cours en ce moment un terrible danger. Sur le forum, j’ai surpris Brutus, un sale gamin ultra-républicain, déclarant qu’après tant de chantiers semblables à des charniers, toi César, notre Entrepreneur-empereur, tu veux désormais le pouvoir pour toi seul ; que déjà dictateur à vie tu te fiches du peuple et de sa survie ; que toute une basse cour flatte tes excès et trinque à ton succès ; et que même le grand Cicéron te lèche les sandales. Brutus a poursuivi ainsi :

On demande pourquoi je me dresse contre César ? Préférez-vous César vivant et mourir esclaves ? ou César mort, et vous tous, vivre libres ? César a connu le succès, je m'en réjouis. Pour sa valeur, respect. Pour son amitié, mes larmes. Mais pour sa dangereuse ambition, la mort ! Qui parmi nous est assez vil pour accepter d'être esclave dans une patrie qui se prétend libre ? **
Aux Ides de Mars, le 15 dans vos agendas, nous rendrons à César ce qui est à César, à savoir vingt-trois coups de poignard. En me voyant au premier rang, il risque de gueuler une parole inoubliable comme : «Ah ! toi aussi, mon salaud !», mais cela ne m’arrêtera pas. J’ai la certitude d’agir pour la justice et la liberté. N’en avez-vous pas assez de vivre et penser comme des porcs ! Une fois mon geste accompli, je m’adresserai au peuple romain et lui rendrai son pouvoir, avant de rentrer dans le rang, citoyen parmi les citoyens.”

Oui, grand César, ce Brutus entraîne derrière lui un peuple indigne et dépourvu d’idées. Qu’on lui donne le pouvoir serait calamité. Ignare, il ignore jusqu’à ton si bon cœur. Alors qu’une seule de tes larmes vaut toute la sueur des foules. Vas-tu, Ô grand Entrepreneur, permettre qu’ainsi Brutus se défile ?»

C’était mal connaître l’Empereur que de le croire inquiet de ces nouvelles. Avec aisance, il sut ramener la paix dans les assiettes en quelques mots bien pesés :

«Pas de panique, mesdames, messieurs, chers frères et sœurs, j’ai dans la poche assez de financiers, pas mal de députés, et tous les avocats-notaires me saluent le front plat contre terre.
L’homme est né libre, et partout, zélé, il me sert !
Ces gens veillent jour après jour sur nos précieux accords et jamais ne laisseront la foule saisir de tels trésors. Voyez-vous comme le peuple nous remercie quand on lui laisse les miettes…
L’homme est né libre, et partout je remplis son verre !
Tel est le grand mystère de la science politique, mesdames, messieurs, le consentement des dominés à la domination, la collaboration des faibles à leur oppression. Et dieu merci, il n’est pas près d’être éclairci.
L’homme est né libre, et partout il jouit de ses fers !

Mais baste, assez parloté ! Place maintenant aux réjouissances, qu’une fois encore finance l’Association cantonale pour l’Evasion fiscale.
Il va sans dire que vous devez l’applaudir librement!
Et que la fête soit belle !
Comptables et financiers, à votre santé !
Fiduciaires de tous pays, bon appétit !»

________
** Shakespeare, Jules César, Acte III, scène 2.

«Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.»
(La Fontaine, Les animaux malades de la peste)


© Jérôme Meizoz, Journées littéraires de Soleure, 16 mai 2015 (rencontre Kunst & Politik). Thème choisi : la justice fiscale. Enjeu central en Suisse (Zoug?). La bourgeoisie a produit une classe de virtuoses du droit et de la comptabilité, capables de déjouer le fisc, même légalement. Affaires D. Giroud, J.-M. Cleusix, Ignace Rey, en Valais. Menaces réelles sur la démocratie.


->Télécharger ce texte en format RTF





© art-et-politique.ch  |  Impressum  |  haut de page